« Sombrero »
Decouflé au royaume des Ombres

ARIANE BAVELIER (mercredi 16 mai 2007)
Noirs et blancs, deux couples de chicanos traversent les spectateurs, sombrero vissé sur le crâne. Boniments, blagues…Il s’agit de rassurer le public sur l’aventure qui
l’attend : celle de la quête de Françoise par François, incarnés parManon Andersen et Christophe Salengro, habillé en dimanche et superbe d’aplomb lunaire. L’ambiance est au cabaret, et la danse s’enmêle à haut niveau : Philippe Decouflé, bras etmains ciselant l’espace sur une Gnossienne de
Satie, et Alexandra Naudet, grande dame de l’arabesque. Encore en noir et blanc. Un par un les danseurs jouent avec leur
ombre, qui s’amuse, prend la fuite, se démultiplie, ose la couleur ou le gigantesque... Un danseur en promenant un simple spot sur un autre créé un théâtre d’ombres. C’estMéliès conjugué au vieux savoir des chinoiseries du music-hall. Decouflé tire toutes les ficelles du théâtre optique avec un savoir-faire d’artisan amoureux avant d’utiliser la vidéo, pourmieux servir sonmonde d’illusions : kaleidoscope, ballet de doigts, d’orteils, de langue ou de géants et autres créatures de l’ombre…Les idées fusent tandis que Salengro fait son cirque, allongé encore par un incroyable costume prince-de-galles surligné de brandebourgs. Et queManon Andersen envoie par une chanson lascive, le plus délirant des ballets aquatiques, avec piscine déformante et inénarrable duo de ski nautique où
Salengro et l’excellent Olivier Simola rejouent James Bond et EstherWilliams.
INTERVIEW DE PHILIPPE DECOUFLÉ : « La maturité venant, j’ose faire simple »
PhilippeDecouflé s’installe à Chaillot, salle Jean-Vilar, avec
deux spectacles successifs : « Sombrero » créé cette saison
pourhuitde ses danseur sde toujours, estdonné jusqu’au 16 juin. Du 22 au30 juin suit « LeDoute m’habite », merveilleux solo en forme d’autoportrait qu’il interprète depuis trois ans.
D’où vous vient l’idée de travailler sur le thème de l’ombre
?
Les ombres entretiennent-elles des affinités particulières
avec la danse ?
Parce qu’elle n’est pas un art narratif, la danse permet de
parler des choses de manière viscérale.Ellepermetune espèce
de miracle : transformer la noirceur du monde, de la tristesse
que je porte en moi et dont l’ombre est pour moi le symbole, en des images lumineuses, pleines de joie,d’espoir qui vont regonfler le public.
À 45 ans, âge où le muscle se fait raide et le tendon fragile, voilà que vous retrouvez la scène pour danser Sombrero et LeDoutem’habite. Pourquoi ?
Je rentre d’avoir tourné mon solo dans sept villes des États-
Unis et je me sens en superforme. Seuldansdes sallesdemille
personnes, j’étais grisé de voir comment j’arrivais à créer du
bonheur. J’adore la scène : elle me permet de sentir ce plaisir
de donner. Et puis,même si j’ai longtemps chorégraphié sans
danser, je n’estime pas être un grand créateur qui n’a qu’à
confier l’exécution à d’autres. J’ai besoin de me confronter
quotidiennement aux petits problèmes du théâtre, les régler,
faire avec. C’est ma raison de vivre.
En créant un spectacle sur le strip-tease pour ParisQuartier d’Été en juillet, vous allez réaliser un vieux rêve !
L’idée remonte à après le spectacledes Jeux olympiques, pour
les Folies Bergères puis le Cirque du Soleil. Rien ne s’est fait et là enfin ! Tout le monde est fasciné par la nudité et je voudrais
sortirde l’esthétique débile qu’on y colle. Je vais créer ce
spectacle sur des gens dont le nu est le métier, des transformistes, des gens aux physiques divers. Je veux continuer mon apologie de la différence.
Et votre comédiemusicale, autre projet feuilleton ?
C’est pour 2008-2009 dans un grand théâtre parisien ! Ce sera
une comédie musicale moderne sur le thème du paradis perdu,
que je filmerai ensuite. Je compte l’écrire pour une centaine
de danseurs et de chanteurs. Elle racontera l’histoire d’une île de rêve que des Occidentaux envahissent au nom de la science et de la religion. Je vais aller à Hawaï et Tahiti m’inspirer du folklore pour inventer les danses et les rites de cette île.
FAUT-IL Y ALLER ?
 
Ce « Sombrero », parfaitement ajusté, peut bien être désopilant, l’émotion et la poésie y courent d’un bout à l’autre. En jouant les enchanteurs, Decouflé dévoile son théâtre intime. Les ombres évoquent la chaleur torride du Mexique et les jeux de cabaret. Elles ont aussi partie liée avec la solitude, l’angoisse, les disparus, les revenants et les phantasmes. Avec
leur manière tendre et lumineuse de parler des choses graves, Decouflé et ses complices transmuent cette part de l’ombre en un spectacle rythmé de surprises qui est un pur objet
d’émerveillement.
Chaillot :
salle Jean Vilar, 1, place du Trocadéro (XVIe)
Dates : 16 mai au 16 juin à 20h 30,
dim. à 15 h, relâche lun.
Loc. : 01 53 65 30 00
Places : 27 €, TR 21 € et 12 €
|