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Jeanne Cherhal : «Un peu peste, un peu romantique»

Par ANNIE GRANDJANIN (mercredi 1er juin 2005)
Voilà cinq ans, elle débarquait de Nantes avec, dans ses bagages, de solides études de philo. Freud l’aurait-il inspirée en vantant les bienfaits de « la cure par la parole » ? Ce qui est sûr, c’est que la demoiselle n’a pas son égale pour raconter, avec malice et un brin de rosserie, des histoires de filles qui craquent sur les hommes déjà mariés ou déplorent la tristesse des photos de mariage. Rencontre avec une artiste comblée par une victoire de la musique (« Révélation de l’année »), décernée par le public pour son album Douze fois par an. Ce second album est très personnel ?
Je m’y suis beaucoup plus impliquée que dans le premier. Cela me paraît naturel de partir de ce qu’on est pour écrire. Je vais d’ailleurs m’arrêter un peu pour vivre normalement avant de retourner en studio. J’adore la vie de tournée que je mène depuis six ans, mais j’ai besoin de vivre des trucs à moi, de revoir mes amis, ma famille. On vous a qualifiée de suffragette. Vous êtes d’accord ? Je ne me sens pas dans le combat. On m’a dit ça pour la chanson Douze fois par an mais c’était juste un constat. Vous n’avez pas de sujets tabous ? Je n’ai pas envie de mettre une barrière dans les thématiques. Après, c’est une affaire de style mais, à mon avis, tout peut devenir matière à chanson. Lorsque j’ai écrit la chanson sur les règles ce que connaît la moitié de l’humanité ! , mon idée était d’évoquer la douleur du corps et son langage. Vous avez un petit côté peste romantique, non ? Un peu peste et un peu romantique. Même si j’ai du mal encore à écrire des chansons sur des choses qui vont bien. Je suis plus inspirée par les relations bancales, les rapports compliqués avec les parents. C’est touchant, une femme, ou un homme, qui assume ses failles, ses faiblesses. C’est votre cas ? Faire de la scène m’a aidée. Je commence à connaître mes lacunes et j’apprends à les combler. Avec le recul, par exemple, je comprends ce qui n’allait pas dans mon premier album live. Je l’ai fait à une période où j’étais moins mature, moins nuancée dans mon travail. J’ai eu la chance de travailler avec des gens qui m’ont laissé le temps de me trouver. Quand j’ai signé chez « Tôt ou tard », mon label, on m’a clairement fait comprendre qu’on n’aimait pas ce que j’étais à ce moment-là mais qu’on misait sur la suite. La suite, c’est plus de 600 concerts à ce jour ? Oui, et honnêtement, je n’ai pas connu les galères. J’adore la scène. Je trouve que j’ai vraiment de la chance d’avoir une tribune comme ça pour m’exprimer et, en même temps, me sentir comprise. Et puis, il y a eu cette victoire de la musique. Vous en êtes fière ? J’en ai pleuré toute la journée du lendemain ! J’avais l’impression que tous les gens que j’avais rencontrés dans les petites communes en tournée s’étaient regroupés pour me dire merci.
Avec la chanson Rural, vous fustigez un certain parisianisme ?
J’ai juste voulu souligner le regard condescendant qu’on a parfois quand on est citadin et qu’on regarde la campagne. Le genre, c’est génial, mais c’est un peu plouc et ça ne sent pas bon. Moi, je suis foncièrement de la campagne. D’où le côté « Belle des champs » à vos débuts ? Vous voulez parler de mes nattes et de mes robes à fleurs ! J’ai abandonné ça quand il le fallait. Les études de philo, c’était pour faire plaisir à vos parents ? C’était un choix personnel. Je trouvais génial d’étudier une matière qui incite autant à la réflexion. Je suis fascinée par toute la période des Lumières. J’admire ces philosophes qui ont essayé, avec l’Encyclopédie, d’amener le savoir où il n’existait pas. A vos débuts, vous étiez bassiste dans des groupes de rock ? Quand j’étais adolescente, j’écoutais plutôt du rock mais mes parents étaient branchés chansons françaises. Ma mère écoutait beaucoup François Béranger et lorsqu’il est mort, nous avons pleuré. Son personnage, son engagement ont compté pour nous. C’est important pour vous l’engagement d’un chanteur ? C’est un métier où l’on engage sa personne, même si une chanson n’est pas forcément le terrain idéal pour faire passer des idées politiques ou sociales. J’ai beaucoup de respect et d’admiration pour des gens comme Philippe Val, Brigitte Fontaine, que je considère comme la plus grande poétesse de la chanson, ou encore Jacques Higelin. D’où votre duo pour la chanson Je voudrais dormir. J’ai fait sa première partie et, avec lui, il y a eu un truc particulier. Le duo s’est imposé dans ma tête et j’ai écrit cette chanson en pensant à lui. Il a accepté avant même de l’entendre. Télérama a titré : « Gréco, Cherhal, même régal ». Cela vous a touchée ? J’ai été bouleversée. Je me suis dit : ça y est, je suis dans le métier ! Juliette Gréco est une dame qui ne sera jamais vieille ! On lui a demandé un jour si elle avait un conseil à donner à la jeune génération et elle a répondu : désobéir...
Bio express 28 février 1979 : naissance à Nantes. Avril 2001 : découverte au Printemps de Bourges. Avril 2002 : sortie de son premier album live. Février 2004 : sortie de l’album Douze fois par an. Mars 2005 : victoire de la musique dans la catégorie « révélation du public ». Ses adresses Restaurant : le Bar à Soupes, juste à côté de la Scène-Bastille. « Cela fait remonter en moi des souvenirs d’enfance. » Lieu parisien : « Le cimetière du Père-Lachaise, le plus beau que je connaisse. En tournée, je saoule toujours mon équipe pour qu’on s’arrête dans le cimetière de la commune. Mais je suis la seule à avoir cette marotte. Le Père-Lachaise est près de chez moi et j’y vais à pied. C’est apaisant parce que c’est l’un des rares endroits qui soit encore vierge de propagande, sans affiches publicitaires ou musique. » Balades : les bateaux-mouches. « Je viens de faire une croisière, de nuit. Cela a changé ma vision sur Paris. Je ne m’étais pas rendu compte à quel point cette ville est incroyable de beauté et d’émotion. Je compte prendre toute une journée pour marcher tout le long des quais de la Seine. J’en rêve depuis que je suis à Paris. »
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