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Lugansky : «Un bon interprète ne recherche jamais le pouvoir»

Par Thierry HILLERITEAU (11 mai 2005)
Même au repos, ils fascinent, ces longs doigts qui se promènent avec tant d’aisance de Beethoven à Rachmaninov, en passant par Chopin. Ces doigts qui semblent tout juste effleurer le clavier alors que nos oreilles nous disent qu’ils s’y sont posés avec force, l’artiste les a couchés sur la table. Familier des grandes salles parisiennes, Nikolaï Lugansky se livre sans timidité mais sans démesure dans l’ambiance feutrée d’un restaurant de la capitale, pratiquant volontiers notre langue. Son débit est pareil à son jeu : maîtrisé, parfaitement pesé, respectueux des silences et des respirations ; ferme lorsqu’il évoque son amour pour la musique qu’il sert avec humilité ; passionné si l’on convoque son père spirituel, Sergueï Rachmaninov, dont il vient de terminer l’intégrale discographique des Concertos pour piano chez Warner (concertos 2 et 4 parus en avril) ; rêveur, enfin, lorsqu’il songe à César Franck ou au Gaspard de Ravel, qu’il souhaiterait aborder en récital dans les années à venir. En attendant, et après le 4e Concerto de Beethoven donné en avril dernier à Mogador, c'étaient Schubert et Tchaïkovski, le 25 mai, au Théâtre des Champs-Elysées, avec Mischa Maïsky et Vadim Repin ; avant de le retrouver le 18 juin à Auvers-sur-Oise, dans un programme Beethoven-Rachmaninov-Prokofiev. En tant que musicien et grand amateur de poésie, que vous inspire notre langue ? C’est la plus belle langue du monde. Sa fluidité et ses jeux sur les sonorités reflètent à la fois le raffinement et le plaisir qui sont le propre de votre culture. L’expression « jouer d’un instrument » laisse penser que l’interprétation comporte une partie ludique. Mais peut-on encore parler de « jeu » lorsqu’on a atteint votre niveau d’exécution ? L’idée du jeu est omniprésente dans la musique. Mais elle n’est qu’une partie de l’univers de chaque compositeur. On trouve des éléments de jeu chez Mozart, par exemple, mais ils ne sont pas aussi développés que chez un Scarlatti ou un Stravinski. Je crois que le jeu est plus propre à la culture française. Pensez à Ravel ou à Poulenc : son Concerto pour deux pianos est entièrement fondé sur le jeu, avec ces réponses en imitations. Chez les Russes, l’aspect ludique est beaucoup plus anodin.
Parlez-nous de votre passion pour les échecs que semblent partager la plupart des musiciens russes. Ce n’est pas propre aux musiciens : il n’y a d’ailleurs aucun lien entre échecs et musique. Mais en Russie ce jeu est un véritable sport national. Ce qui est étrange, puisqu’il requiert une extrême logique qui n’est pas le fort de la pensée des Russes. Il y a, au coeur de cette implacable logique, une petite part d’irrationnel. C’est peut-être pour cela que les échecs me parlent autant. A quoi ressemble la vie de soliste international ? Sauf à Paris où j’ai maintenant des amis, c’est avant tout beaucoup de solitude et de fatigue. Imaginez-vous en voyage un jour sur trois. Vous passez une grande partie de votre temps entre l’avion, l’aéroport ou l’hôtel... A part ça, je n’ai pas à me plaindre. Dans le classique, nous ne ressentons pas la pression des superstars de la musique pop, et le succès n’est pas une chose difficile à gérer. Est-ce à cause de cela que vous revenez si régulièrement à Moscou ? Je ne reviens pas à Moscou. Moscou, c’est chez moi, et j’ai besoin d’y être pour me ressourcer, pour travailler. Nous avons une datcha d’été dans un village éloigné où j’aime me retrouver pour répéter. Et dans quelle mesure la musique que vous écoutez influence-t-elle votre jeu ? Lorsque j’écoute de la musique, je m’efforce de le faire en tant qu’amateur et non comme professionnel. Quand je travaille, je préfère ne rien écouter. Lorsque j’aborde Rachmaninov, je suis bien évidemment très imprégné par son jeu et par les magistrales versions qu’il nous a laissées, telles que le 4e Concerto pour piano. Mais, s’il m’a influencé, c’est de manière inconsciente, involontaire. Quelle serait selon vous la définition d’un bon interprète ? Pour moi, un bon interprète ne recherche jamais le pouvoir. Nous ne sommes que d’infimes parties d’un univers qui nous dépasse, des maillons de l’immense chaîne qu’est la musique, à l’origine de laquelle se trouve Dieu. Ce qui prime, c’est l’intimité avec le piano et non le désir d’exercer un quelconque pouvoir sur le public. Contrairement à Liszt, par exemple, qui était en perpétuelle représentation. Vous vous êtes déjà essayé à la transcription. Seriez-vous un jour tenté par la composition ? Non. J’ai effectivement réalisé quelques transcriptions de Wagner, dans le cadre d’un festival ayant pour thème l’oeuvre de Marcel Proust, dans laquelle le compositeur romantique est assez présent. Mais, quant à passer de l’autre côté, il n’en a jamais été question.
FAUT-IL Y ALLER ?
Bio express 1972. Naissance à Moscou, de parents scientifiques. 1977. Premières leçons chez un voisin, le pianiste et compositeur Sergei Ipatov. 1979. Rentre à la Central School of Music de Moscou. 1988. Médaille d’argent au 8e Concours international Bach de Leipzig. 1990. Deuxième prix du Concours Rachmaninov de Moscou. 1993. Un accident l’oblige à mettre sa carrière de côté pendant plusieurs mois. 1994. Remporte le 10e Concours international Tchaïkovski. 1996. Fait ses débuts aux États-Unis, au Hollywood Bowl, dans le Premier Concerto de Tchaïkovski dirigé par Gergiev. 2000. Enregistre l’intégrale des Études de Chopin (Erato). 2004. Débute son intégrale des Concertos pour piano de Rachmaninov, avec les n 1 et 3 (Warner Classics). Avril 2005. Fin de l’intégrale, avec la sortie des Concertos n 2 et 4 (Warner Classics). ;p>Ses adresses Le Crillon, place de la Concorde (VIIIe) : il y descend lorsqu’il est de passage dans la capitale. Le bar du Plazza-Athenée, avenue Montaigne. Pour prendre un verre en sortant d’un concert au Théâtre des Champs-Élysées Le restaurant Sébillon, rue Pierre-Charron, pour son ambiance feutrée. Le Théâtre des Champs-Élysées : l’une de ses salles de concerts préférés, pour son histoire et l’architecture des frères Perret. Le Louvre et le Musée d’Orsay : ses deux musées favoris.
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